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11 mars 2011 5 11 /03 /mars /2011 17:39

 

 

 

Elizabeth GOUDGE, La colline aux gentianes

 

 

Elizabeth-Goudge--La-colline-aux-gentianes.jpg

 

 

 

Présentation de l'auteur :

 

La «Colline aux Gentianes» est cette butte surmontée d’une chapelle, au-dessus du port de Torday, où les marins ont l’habitude d’aller en pèlerinage. La vie est-elle jamais autre chose qu’une navigation entre les écueils, et le naufrage ne nous est-il pas promis ? C’est ce qu'apprendra Zachary, marin déserteur de quinze ans qui ne supporte pas l’horreur de la vie à bord (nous sommes à l’époque des guerres napoléoniennes) et qui cherche dans un coin perdu de campagne à oublier ses peurs et à se faire oublier. Mais les souvenirs s’arrangent toujours pour vous rattraper par la manche. Le garçon rencontrera sur son chemin la petite Stella, douze ans, qui le fascine et qui en fascine bien d’autres. Stella non plus n’est pas d’ici. Adoptée par des paysans, elle a toujours eu le sentiment d’habiter en rêve un autre pays. Quel sera l'avenir de ces deux solitaires ?

 

 

L'auteur :

 

Elizabeth Goudge (1900-1984) fut en plein XXe siècle un anachronisme vivant : une Victorienne (du type solitaire sauvage) accrochée à ses nostalgies, mais rebelle, comme fut avant elle Emily Brontë, à laquelle on l'a plusieurs fois comparée. La Colline aux Gentianes, l'un des plus grands romans d'Elizabeth Goudge, se situe en effet dans le droit fil des Hauts de Hurlevent.

 

 

Titre original : Gentian hill

 

 

Année de publication : 1949

 

 

Premières lignes :

 

"Par une claire soirée d'août, la flotte entrait à Torday, portée sur l'haleine légère d'un vent favorable. C'était un spectacle si enchanteur que les pêcheurs des villages groupés autour de la baie le contemplaient émerveillés ; délaissant sa tâche coutumière et abritant ses yeux de la main, chacun d'eux s'efforçait, consciemment ou non, d'imprimer en lui cette vision assez profondément pour qu'elle demeure un trésor jusqu'à la fin de sa vie." 

 

 

 


 

 

Mon avis :

 

Je suis à la fois ravie et anxieuse de m'attaquer à l'oeuvre d'Elizabeth Goudge, car autant le dire tout de suite, elle compte parmi mes auteurs préférés, aucune année ne passant sans que je ne relise rituellement l'un de ses livres. D'où mes sentiments partagés : ravie de la faire découvrir à ceux qui n'en auraient jusque ici jamais entendu parler, anxieuse à l'idée de ne pas lui rendre suffisamment justice en expliquant quel écrivain exceptionnel elle était.

 

Inexplicablement sous-estimée, ses romans sont aujourd'hui quasiment tombés dans l'oubli. Toutefois, je soupçonne que même à l'époque de leur parution, ils n'ont pas dû plaire tant que ça à ses contemporains. En effet, Elizabeth Goudge n'était pas vraiment de son temps, ce décalage chronologique expliquant peut-être la disgrâce dont elle est victime depuis lors.

 

Venons-en au livre lui-même : La colline aux gentianes se déroule dans un petit village de la côte ouest de l'Angleterre, à la fin du XVIIIe siècle, durant les guerres napoléoniennes. Outre ce cadre, l'histoire d'amour entre les deux personnages principaux, Stella et Zachary, nous emmènera ensuite en d'autres lieux et en d'autres temps, au fil des rebondissements de l'intrigue.

 

J'aime chez l'auteur son habileté à décrire ses personnages avec subtilité et une grande finesse psychologique, les rendant immédiatement attachants. Comme souvent chez elle (lire La vallée qui chante), les deux héros sont un peu en marge, avec le sentiment de ne pas appartenir à ce monde, notamment la petite Stella qui se réfugie dans l'univers merveilleux de ses rêves.

 

Quant à Zachary (qui a déserté le bateau de guerre sur lequel il s'était enrôlé), il est douloureusement tiraillé entre la peur de retourner au combat et son sens du devoir. L'histoire décrit donc la victoire de son courage et de sa force de caractère sur ses appréhensions, ce qui nous permet de retrouver deux thèmes récurrents chez cet auteur, à savoir la rédemption menant à la guérison de l'âme.

 

Fille de pasteur, la religion est omniprésente dans l'oeuvre d'Elizabeth Goudge, de même que la spiritualité sous sa forme la plus intense et la plus pure. Certes, cela donne sans doute un aspect quelque peu désuet au texte, mais il s'agit justement selon moi de l'un des ingrédients qui en font tout le charme.

 

Il en va de même pour son goût des légendes et des mythes, qu'elle entrelace avec la réalité et même parfois, une petite touche de surnaturel. De ce mélange très spécial se dégage une impression de magie, commune à tous ses ouvrages. Cela explique également l'atmosphère de quiétude, de sérénité profonde qui nous envahit durant la lecture.

 

Très présent dans ce livre, un autre trait propre à l'auteur, à savoir sa célébration de l'espoir, vainqueur de tous les doutes, de tous les drames. Et que dire de son exaltation de la nature ! On se délecte de ces descriptions, peintures majestueuses et lyriques des farouches paysages de la campagne anglaise, au travers desquelles transparaît son amour profond pour son pays.

 

J'apprécie également l'intérêt qu'elle porte aux métiers, ainsi qu'à tous les petits détails du quotidien qui en disent toujours plus long qu'il n'y paraît. Cet ouvrage permet ainsi de découvrir de nombreuses coutumes de la vie paysanne de cette époque. À l'opposé, nous est également décrite la rude vie des marins à bord des navires militaires, avec notamment des scènes épiques de batailles navales où l'on ressent tout à la fois la violence de la guerre, mais aussi celle de la mer.

 

Je finirai par l'écriture : légère, délicate, poétique et sensible, ponctuée ça et là de touches de gravité, et dans l'ensemble, parcourue d'un souffle romanesque qui laisse le lecteur émerveillé. J'en profite pour saluer la grande qualité du travail accompli par la traductrice attitrée de l'auteur, sans comparaison avec les versions plus modernes.

 

En conclusion, j'espère être parvenue dans cet article à rendre à Elizabeth Goudge la place qu'elle mérite au côté des soeurs Brontë, de Thomas Hardy ou encore de Jane Austen. Injustement oubliés, ses textes sont pourtant d'une envergure romanesque largement équivalente. C'est donc pour cette raison que je vous conseille chaudement la lecture de ses romans, car tous sont de vrais petits bijoux de grâce et de douceur.

 

 

 

Ma note :


 

8 étoilesHuit étoiles (sur dix).

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4 mars 2011 5 04 /03 /mars /2011 15:15

 

 

 

Mary Ann SCHAFFER & Annie BARROWS,  

Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates

 

 

 

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Présentation de l'éditeur :

 

Janvier 1946. Londres se relève douloureusement des drames de la Seconde Guerre mondiale et Juliet, jeune écrivaine anglaise, est à la recherche du sujet de son prochain roman. Comment pourrait-elle imaginer que la lettre d'un inconnu, un natif de l'île de Guernesey, va le lui fournir ? Au fil de ses échanges avec son nouveau correspondant, Juliet pénètre son monde et celui de ses amis. Un monde insoupçonné, délicieusement excentrique. Celui d'un club de lecture créé pendant la guerre pour échapper aux foudres d'une patrouille allemande un soir où, bravant le couvre-feu, ses membres venaient de déguster un cochon grillé et une tourte aux épluchures de patates... Juliet est conquise. Peu à peu, elle élargit sa correspondance avec plusieurs membres du Cercle. Jusqu'au jour où elle comprend qu'elle tient avec le Cercle le sujet de son prochain roman et se rend à Guernesey. Ce qu'elle va trouver là-bas changera sa vie à jamais.

 

 

Les auteurs :

 

Mary Ann Shaffer est née en 1934 aux États-Unis. C'est lors d'un séjour à Londres, en 1976, qu'elle commence à s'intéresser à Guernesey. Sur un coup de tête, elle prend l'avion pour gagner cette petite île oubliée où elle reste bloquée à cause d'un épais brouillard. Elle se plonge alors dans un ouvrage sur Jersey qu'elle dévore : ainsi naît sa fascination pour les îles Anglo-Normandes. Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates est son unique roman, écrit en collaboration avec sa nièce, Annie Barrows, elle-même auteur de livres pour enfants. Mary Ann Shaffer est décédée en février 2008, peu de temps après avoir appris que son livre allait être publié et traduit en plusieurs langues.

 

 

Titre original : The Guernsey literary and potato peel pie society

 

 

Année de publication : 2008

 

 

Premières lignes :

 

                                                                                                                                                        8 janvier 1946

 

Mr. Sidney Stark, Éditeur

Stephens & Stark Ltd.

21 St. James Place

Londres SW1

Angleterre

 

 

    «Cher Sidney,

 

      Susan Scott est une perle. Nous avons vendu plus de quarante exemplaires du livre, ce qui est plutôt réjouissant, mais le plus merveilleux, de mon point de vue, a été la partie ravitaillement.»

 

 

 


 

 

Mon avis :

 

Comme bien souvent, ce livre m'a été prêté, et je peux assurer que son titre original et excentrique a joué un grand rôle lors de son achat. Il faut dire que cette mystérieuse phrase à rallonge, de même que la maquette soignée de la couverture, dégagent une indéniable force d'attraction sur toute personne qui y pose les yeux.

 

Intriguée, j'ai rapidement eu, après l'incongruité de son titre, une seconde surprise  : il s'agit d'un roman épistolaire, genre relativement peu usité et dont je n'avais pas lu de représentant depuis fort longtemps, avec Les liaisons dangereuses et Les souffrances du jeune Werther.


Ce n'est qu'une fois la lecture terminée que l'on réalise à quel point cette forme de construction plutôt rare était un choix judicieux, car elle contribue à renforcer l'impression surannée qui se dégage du livre, lequel commence en 1946, juste après la Seconde Guerre mondiale. Parvenir à maintenir l'intérêt du lecteur ainsi que le dynamisme du roman est d'ailleurs une prouesse, tant ce mode d'écriture semble statique à première vue, au risque de créer une distance avec le lecteur.

 

Heureusement, ce n'est pas le cas et l'on se passionne vite pour l'histoire, d'autant que la petite y rejoint vite la grande. On devine sans peine les recherches fouillées et la documentation solide réunie en amont du livre. Celui-ci a le mérite de nous transporter en une période assez peu traitée en littérature (par rapport au nombre d'oeuvres consacrées à la guerre elle-même) et de nous faire découvrir une zone géographique méconnue (a fortiori à cette époque) : les îles Anglo-Normandes.

 

Le choix de ce point de vue assez inattendu fait que l'on apprend énormément de choses intéressantes à ce sujet. L'auteur parvient aisément à transmettre sa passion pour ces îles, essentiellement au travers des descriptions détaillées de leurs paysages et de leurs habitants. Deux lieux et deux atmosphères s'opposent alors : Londres en ruines, qui tente de se remettre des bombardements et où règnent encore les privations, et Guernesey qui panse elle aussi ses plaies, mais continue à dégager ce charme typiquement insulaire, fait d'une mélancolie indéfinissable.

 

Pour en venir à l'histoire, l'héroïne du livre, Juliet Ashton, romancière vivant à Londres, va fortuitement entrer en contact avec un membre d'un Cercle littéraire de Guernesey, par l'entremise d'un ouvrage lui ayant appartenu. Petit à petit, au fil des lettres échangées, elle découvrira la genèse de ce Cercle, ainsi que la vie de ses membres, qui tous finiront par lui écrire, jusqu'à ce qu'elle-même, conquise, décide de se rendre sur leur île afin de les rencontrer.

 

L'auteur utilise pour son récit une construction élaborée, sorte de tissage de lettres entrelacées décrivant à la fois des événements contemporains, mais également les souvenirs de la guerre. La trame narrative est donc composée à l'image d'un puzzle, dont on découvre peu à peu toutes les pièces, lesquelles finiront par prendre forme et acquérir un sens.

 

Les personnages, nombreux (il est d'ailleurs assez difficile de tous les retenir au départ), deviennent rapidement très attachants, puisque décrits de manière subtile et sensible. Quant à l'héroïne, Juliet, on la découvre tout à tour vulnérable, drôle, piquante et émouvante, le ton de ses lettres renforçant l'identification avec le lecteur grâce à leur ressemblance avec un journal intime.

 

Les grincheux objecteront sans doute que ce livre est plein de bons sentiments. Je leur réponds : "et alors ?" Du moment qu'il ne tombe ni dans la mièvrerie ni dans la guimauve, je ne vois pas quel mal il y aurait à cela. Les quelques passages qui sembleraient à certains un peu trop naïfs ou sentimentaux permettent juste au lecteur d'espérer et de rêver (comme dans un conte pour enfants). Le charme irrésistible de ce roman, sa magie, proviennent aussi des thèmes qu'il développe, tels l'amour des livres et l'importance de la lecture dans la construction de l'esprit.

 

Le premier petit bémol que je concède concerne la fin du livre. En effet, si la première partie (savoureuse et très divertissante) et la seconde (plus grave) sont très réussies, l'issue du roman est quant à elle un peu décevante, un ton en dessous du reste. L'explication est peut-être que l'auteur a moins pris part à son écriture à cause de sa santé déclinante, le relais étant pris par sa nièce, mais avec moins de talent.

 

Second bémol : je trouve un peu étrange que tous les membres du Cercle littéraire s'expriment avec le même niveau de langage, ceci malgré leurs différences de statut social. On peut juste regretter qu'il n'y ait pas davantage d'aspérités distinctives dans leurs lettres permettant de les caractériser, comme l'emploi d'un vocabulaire particulier, voire d'un patois local.

 

Ceci m'amène au texte, dans lequel l'auteur emploie un style très tenu et même assez élégant. Son écriture à la fois légère et virevoltante, pleine de finesse, n'est pas dénuée d'humour et même parfois, de poésie. On peut d'ailleurs saluer (outre la très bonne traduction) la performance consistant, pour une Américaine, à saisir et rendre parfaitement le ton et l'ambiance d'un roman anglais, avec sa juste dose d'absurde, de grâce et d'excentricité.

 

Je conseille donc la lecture ô combien rafraîchissante de ce livre pétillant et délicieux, volontairement désuet et surtout, plein d'humanité. Oubliez pour un temps votre cynisme, car ici s'expriment des valeurs positives et nécessaires, surtout en temps de crise : solidarité, empathie, courage et amitié. Un ouvrage optimiste qui fait du bien, ne boudez pas votre plaisir !

 

 

 

Ma note :

 

7 étoilesSept étoiles (sur dix).

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23 février 2011 3 23 /02 /février /2011 09:04

 

 

 

Philippe LABRO, Des cornichons au chocolat

 

 

Philippe-Labro--Des-cornichons-au-chocolat.jpg

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

 

Publié en 1983 sous le pseudonyme de Stéphanie, Des cornichons au chocolat est devenu un livre culte. Toute une génération s'est identifiée à cette adolescente de treize ans : sa solitude et sa révolte, son regard dérangeant sur les adultes, l'école, le travail, et son goût discutable pour les sandwiches aux cornichons et au chocolat... En réalité, le véritable auteur de ce livre n'est autre que le romancier Philippe Labro qui a décidé, vingt-quatre ans plus tard, de revendiquer ce "roman caché", d'autant qu'il constitue le premier volet d'une trilogie féminine poursuivie avec Manuella puis avec Franz et Clara. Les lecteurs et les lectrices reconnaîtront certainement, dans ce "témoignage", la patte du célèbre romancier qui a su, avec une réelle justesse de ton, se mettre dans la peau d'une adolescente. On n'oublie pas facilement Stéphanie...

 

 

L'auteur :

 

À la fois écrivain, auteur de chansons, journaliste (de presse, télévision et radio) et réalisateur, Philippe Labro est né en 1936 à Montauban. Proche par deux fois de remporter le Prix Goncourt, il est élevé en 2010 au grade de commandeur de la Légion d'honneur.

 

 

Année de publication : 1983

 

 

Premières lignes :

 

"Ce matin, à la Ferme, ça y est, Julie est arrivée tout énervée et elle nous a dit :


- «Ça y est, je les ai !»


J'ai regardé Julie pour voir si ça l'avait changée. Elle était tout énervée ça c'est certain, mais je n'ai rien vu de différent."

 

 


 

 

Mon avis :

 

J'ai découvert ce livre au CDI de mon collège, il y a bien longtemps, et l'ai sans doute d'abord choisi pour le prénom de son auteur, qui est aussi le mien : Stéphanie. Ouvrage culte pour toute une génération, il a accompagné de nombreuses jeunes lectrices au travers de leur adolescence, alors persuadées qu'elles découvraient un témoignage fort et authentique. C'est il y a quatre ans seulement que Philippe Labro a revendiqué la paternité de ce qu'il faut hélas désormais appeler un roman,  une totale fiction.

 

De même que celles et ceux qui avaient lu et aimé cette oeuvre en la croyant sincère, j'ai ressenti une forme de tromperie dans cette démarche, car ce qui assurait au livre sa légitimité et son caractère n'était finalement que pure invention. Désormais adulte, et passé le regret de cette perte de fraîcheur (voire de magie), j'avoue considérer son véritable auteur avec admiration. Certes, il a menti en se cachant derrière un pseudonyme, mais quelle habileté à se glisser dans la peau (inconfortable) d'une adolescente !

 

Ceci est bien la preuve qu'il n'y a pas de limite physique au talent et à l'imagination de l'écrivain, puisqu'un adulte d'une cinquantaine d'années a pu réussir cette prouesse, soumettant pendant vingt-quatre ans sa supercherie à un public pourtant exigeant et prompt à déceler d'éventuelles incohérences, tant langagières que comportementales. On imagine dès lors l'énorme travail de préparation et de recherches accompli par l'auteur pour être crédible dans son rôle.

 

Ce roman initiatique du début des années 80 nous raconte donc la vie quotidienne et plutôt banale (du moins au début) de Stéphanie, jeune fille de treize ans semblable à beaucoup d'autres, qui nous expose en détail les hauts et les bas de son existence. Cette forme, proche du journal intime, place le lecteur dans la confidence et rend immédiatement la narratrice très attachante, ce qui est encore plus facile quand on a le même âge qu'elle !

 

En perpétuelle rébellion contre les hypocrisies et les mensonges de son entourage, l'auteur pointe à travers elle le laxisme et la démission plus ou moins consciente des parents, ainsi que la nécessité vitale de bornes strictes, de repères solides et d'écoute pour les adolescents, car dans leur cas, rien n'est plus grave que l'indifférence.

 

À travers les questionnements incessants de Stéphanie (des plus fondamentaux aux plus anodins), se met en place une description très juste de l'adolescence, délicate période charnière durant laquelle deux personnes semblent cohabiter en une seule, à savoir l'enfant que l'on était et l'adulte que l'on va devenir. Ceci explique chez la narratrice l'alternance de réactions ou de comportements assez immatures, avec des instants de lucidité et de gravité qui transcendent son âge réel.

 

L'auteur décrit subtilement son impression de ne pas être à sa place, son mal-être et les nombreux complexes qui en découlent. Ceci explique pourquoi ce livre a longtemps représenté un espoir pour tous les adolescents mal dans leur peau, en leur faisant comprendre que d'autres étaient passés par là avant eux, et surtout, qu'ils n'étaient pas seuls. Cet aspect thérapeutique est peut-être compromis à présent que l'aspect "témoignage" du livre a disparu, ce qui serait vraiment regrettable.

 

En ce qui concerne l'écriture, efficace sans être très littéraire, elle est donc parfaitement adaptée à l'âge de la narratrice, son dynamisme étant renforcé par de nombreux dialogues et l'emploi d'un langage parlé plutôt crédible. Bien sûr, certains codes ou références de l'époque rendent parfois l'ouvrage un peu daté, mais ses thèmes fondamentaux sont encore tout à fait transposables de nos jours.

 

Pour conclure, il se dégage de cette lecture un sentiment doux-amer, comme une double nostalgie : celle d'une période révolue, mais également celle d'une jeune fille prénommée Stéphanie, dont on aurait aimé qu'elle ait vraiment existé.

 

 

Ma note :


 

6 étoilesSix étoiles (sur dix).

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18 février 2011 5 18 /02 /février /2011 15:32

 

 

 

Stieg LARSSON, Millenium, T1 à 3

 

 

 

Stieg-Larsson--Les-hommes-qui-n-aimaient-pas-les-femmes.jpg  Stieg Larsson, La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et Stieg-Larsson--La-reine-dans-le-palais-des-courants-d-air.jpg

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

 

Tome 1, Les hommes qui n'aimaient pas les femmes (Män som hatar kvinnor)

 

Ancien rédacteur de Millénium, revue d'investigation sociale et économique, Mikael Blomkvist est contacté par un gros industriel pour relancer une enquête abandonnée depuis quarante ans. Dans le huis clos d'une île, la petite nièce de Henrik Vanger a disparu, probablement assassinée, et quelqu'un se fait un malin plaisir de le lui rappeler à chacun de ses anniversaires. Secondé par Lisbeth Salander, jeune femme rebelle et perturbée, placée sous contrôle social mais fouineuse hors pair, Mikael Blomkvist, cassé par un procès en diffamation, se plonge sans espoir dans les documents cent fois examinés, jusqu'au jour où une intuition lui fait rouvrir un dossier.

 

Tome 2, La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette (Flickan som lekte med elden)

 

Tandis que Lisbeth Salander coule des journées supposées tranquilles, Mikael Blomkvist est prêt à lancer un numéro spécial de Millénium sur un thème brûlant pour des gens haut placés : une sombre histoire de prostituées exportées des pays de l'Est. Mikael aimerait surtout revoir Lisbeth. Il la retrouve sur son chemin, mais pas vraiment comme prévu. Mais qui était donc cette gamine attachée sur un lit, exposée aux caprices d'un maniaque et qui survivait en rêvant d'un bidon d'essence et d'une allumette ?

 

Tome 3, La reine dans le palais des courants d'air (Luftslottett som sprängdes)

 

Il n'existe aucune raison pour que cessent les activités souterraines de quelques renégats de la Säpo, la police de sûreté. Pour rester cachés, ces gens de l'ombre auront sans doute intérêt à éliminer ceux qui les gênent ou qui en savent trop. Côté forces du bien, on peut compter sur Mikael Blomkvist, qui commence à concocter un beau scoop sur des secrets d'Etat. 

 

 

L'auteur :

 

Stieg Larsson, né en 1954, journaliste suédois auquel on doit des essais sur l'économie et des reportages de guerre en Afrique, était le rédacteur en chef d'Expo, revue observatoire des manifestations ordinaires du fascisme. Il est décédé brutalement en 2004, d'une crise cardiaque, juste après avoir remis à son éditeur les trois tomes de la saga Millénium.

 

 

Années de publication : 2005-07

 

 

Premières lignes :

 

"VENDREDI 1ER NOVEMBRE

 

C'était maintenant devenu un événement annuel. L'homme qui recevait la fleur fêtait ce jour-là ses quatre-vingt-deux ans. Il sortit le paquet de l'enveloppe et retira le papier cadeau. Puis il souleva le combiné du téléphone et composa le numéro d'un ancien commissaire de police qui depuis sa mise à la retraite était installé en Dalécarlie, près du lac Siljan."

 

 

 


 

 

Mon avis :

 

J'ai résisté le plus longtemps possible à la déferlante Millenium avant de m'avouer vaincue par la curiosité et de succomber aux sirènes d'un tel engouement populaire. Il faut bien dire qu'à première vue, toute cette histoire sent le coup marketing : graphisme des couvertures sombre et artistiquement décalé, titres intriguants voire improbables, nationalité "exotique" de l'auteur, lequel est lui-même victime d'un destin tragique... Autant d'éléments savamment orchestrés pour un matraquage optimal des masses de lecteurs, dont je fais partie !

 

Cela dit, je n'ai pas commencé cette série avec un a priori négatif, en tout cas pas plus que d'habitude lorsque je suis confrontée au "phénomène d'édition de l'année". Finalement, cette lecture m'aura laissé une impression mitigée, les défauts et les qualités de ces livres étant à peu près équivalents.

 

Pour commencer, je dois dire qu'il est fort agréable de s'extraire pour une fois d'un univers aux références massivement anglo-saxonnes, voire exclusivement américaines, pour découvrir un pays relativement méconnu et pourtant souvent vanté : la Suède. C'est justement parce qu'on la donne toujours en exemple que je suis ressortie de cette lecture assez ébahie, car sauf exagération de l'auteur, ce pays est très loin de la vertu qu'on lui prête dans bien des domaines !

 

Cela dit, et une fois passée la première désorientation (bien compréhensible) à la découverte des noms propres, des lieux ou des marques aux consonances étranges, on est agréablement plongé dans une culture inconnue. Les minutieuses descriptions des villes et des paysages contribuent à créer une atmosphère indéfinissable venant seconder l'intrigue, surtout dans le premier tome, qui se déroule sur une presqu'île.

 

Seul inconvénient à cette originalité géographique, l'impression désagréable de passer à côté d'une bonne partie de la critique politique contenue dans les ouvrages, par manque des clefs nécessaires à la compréhension de la situation suédoise, passée et contemporaine. Des notes de bas de page auraient donc été les bienvenues afin de se repérer et de permettre certaines équivalences. Le plus dommage dans cette situation est qu'elle déplace la couleur de la trilogie vers le seul polar, quand sa portée initiale est sans doute bien plus ambitieuse, au vu du métier de l'auteur, à savoir la dénonciation de la corruption et des dérives de l'extrême-droite dans son pays.

 

J'ai d'ailleurs apprécié le côté militant de Millenium, vis-à-vis de l'amoralité politique et économique, mais également pour son féminisme. En effet, pour un pays supposé en pointe dans ce domaine, l'auteur nous livre une vision très sombre de la condition de la femme en Suède. En effet, plusieurs personnages féminins sont en butte à l'agressivité et au mépris des hommes, à commencer par Lisbeth Salander, mais également Erika Berger, l'avocate Annika Giannini, Harriet Vanger, Miriam Wu, Mia Bergman et même l'inspectrice Sonja Modig, confrontée au machisme de l'un de ses collègues. Pourtant, même si la plupart auraient tout pour être des victimes, jamais elles ne se conduisent comme telles et au contraire, se rebellent contre cette fatalité.

 

Pour continuer dans l'évocation des personnages, on peut regretter une certaine tendance aux stéréotypes, surtout pour les deux principaux, Mikael Blomqvist et Lisbeth Salander. Le premier, transparent alter ego de l'auteur, rassemble de nombreux clichés : quadragénaire blasé mais tombeur de femmes, mélange entre un redresseur de torts et un ermite misanthrope, farouchement incorruptible... rien de bien original là-dedans. Au final, j'ai trouvé ce personnage plutôt décevant, car son manque de charisme (et d'humour !) le rend assez creux, sa fadeur empêchant une réelle identification de la part du lecteur.

 

Tout le contraire de l'inénarrable Lisbeth Salander, qui de son côté semble collectionner les qualificatifs "too much" : mystérieuse, complexe, asociale, oscillant entre l'autisme et le pur génie, dotée de talents informatiques hors du commun et d'une mémoire instantanée, mais quand même sous tutelle, violente et experte en arts martiaux, bisexuelle, adepte d'un look gothique... que de paradoxes ! Avec tous ces ingrédients improbables, elle ne devrait pas être crédible une seconde et pourtant, c'est justement le personnage le plus attachant, car le plus abouti.

 

De façon assez classique et attendue, ces deux-là, qui ne se seraient jamais rencontrés dans la vraie vie, vont devoir collaborer et donc, s'apprivoiser. Cette vieille recette du tandem antagoniste et dépareillé finissant par faire des étincelles a été maintes fois appliquée, et on ne peut pas dire qu'il y ait une réelle alchimie entre eux. En fait, si Blomqvist semble à ce point désincarné, c'est qu'il y a erreur sur le héros. Lorsqu'on referme le premier tome de la saga, on est en effet persuadé de tenir le personnage principal, avant de réaliser, une fois la trilogie achevée, que Lisbeth Salander était bel et bien l'héroïne autour de laquelle tournait toute l'intrigue.

 

Ceci explique sans doute pourquoi elle est le seul personnage aussi fouillé, éclipsant sans peine tous les autres. De très nombreux personnages apparaissent en effet au fil des pages, tellement d'ailleurs que l'on peine parfois à s'y retrouver, surtout dans le dernier tome. Si beaucoup sont bien campés, peu échappent aux clichés, à commencer par les méchants, qui sont vraiment... très, très méchants.

 

Quant aux thèmes récurrents abordés dans la série, j'ai vraiment trouvé pénibles les longs passages sur les vertus du piratage informatique, les arcanes des services secrets suédois, ou encore les subtilités de l'économie et de la finance. On touche sans doute là aux marottes de l'auteur, mais quelques coupes dans ces paragraphes auraient allégé l'ensemble. Par ailleurs, je serais curieuse de savoir si les prouesses de "hackeuse" de Lisbeth sont un tant soit peu crédibles dans le monde réel...

 

Pour en venir à l'histoire en elle-même, ses innombrables ramifications égarent souvent le pauvre lecteur dans un dédale de détails, mais il faut reconnaître que l'intrigue principale est relativement prenante et que plusieurs rebondissements parviennent à maintenir le suspens. Cependant, je regrette plusieurs scènes d'une violence d'autant plus insoutenable que totalement gratuite. Que dire également de la fin du tome 2, tellement irréaliste qu'elle en devient presque risible.

 

Je trouve par ailleurs incohérent le fait de présenter ces livres comme une trilogie alors qu'en fait, seuls les tomes 2 et 3 sont vraiment liés. Le premier ne sert finalement qu'à exposer les personnages récurrents, mais il n'a aucun rapport avec les suivants. Ce manque d'homogénéité a perturbé ma lecture, car inconsciemment je tentais de connecter le premier volume aux deux autres, sans succès. J'ajoute que cette construction bancale fait que nombreux sont ceux qui renoncent à poursuivre leur lecture après le tome 1.

 

Le rythme me pose également problème. Celui du premier opus est excessivement lent,  la véritable intrigue ne commençant que passées les 150 premières pages. Ce retard au démarrage m'a induite en erreur, car ne voyant aucune évolution au bout de 400 pages, j'ai cru que l'enquête se poursuivrait dans les autres tomes. Au lieu de ça, tout se résout brusquement, avec une fin un peu bâclée si on la compare au reste. Les volumes suivants font eux aussi parfois du surplace, puis l'intrigue avance par à-coups, de façon parfois erratique. Pour plus de dynamisme, l'auteur suit la trajectoire de plusieurs personnages, les abandonnant aux moments les plus cruciaux afin de maintenir l'intérêt du lecteur.

 

Quant au style, il est relativement inoffensif, car inexistant. L'auteur était journaliste, ce qui se retrouve dans son écriture, très factuelle et sans relief, dont le but premier est l'efficacité. Tout ceci manque donc souvent de distance, d'humour et de souffle, a fortiori lorsqu'on se prend à imaginer la couleur qu'aurait pu y donner un James Ellroy. Se pose également un problème de concision : de nombreuses coupes dans le texte auraient permis de le recentrer sur l'essentiel, au lieu de s'éparpiller en trop de détails.

 

Plus grave que le style aseptisé de l'auteur, la palme de la nullité revient à la traduction, sans doute réalisée à la va-vite afin que l'éditeur puisse surfer à temps sur ce raz-de-marée littéraire. C'est sans doute à cet appât du gain que nous devons l'absence de relecture des ouvrages, truffés de fautes d'orthographe et de grammaire, de néologismes et autres traductions littérales. Il serait fastidieux de tous les relever, mais pour ceux que cela intéresse, quelqu'un de courageux s'en est chargé ici. L'usage bien suédois de tutoyer tout le monde est bien le seul crédit que j'accorde aux traducteurs.

 

Pour conclure, cette trilogie m'aura donc laissé un sentiment partagé : si le militantisme des thèmes abordés et le contexte sont plaisants et instructifs, si au fil des pages une réelle addiction se met en place, entretenue par de nombreux rebondissements, si les personnages sont assez attachants, je ne suis pas sûre en revanche qu'il en reste grand-chose après lecture.

 

Cependant, on ne peut pas nier qu'une certaine atmosphère et une écriture efficace en font une oeuvre très cinématographique. Une adaptation suédoise sous forme de films et de série est d'ailleurs déjà sortie, alors qu'un (inutile ?) remake hollywoodien est actuellement en préparation, avec Daniel Craig dans le rôle de Super Blomqvist. Au moins, on ne pourra plus l'accuser de manquer de charisme !

 

 

Ma note :


 

5 étoilesCinq étoiles (sur dix).

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10 février 2011 4 10 /02 /février /2011 15:48

 

 

 

 

Richard LLEWELLYN, Qu'elle était verte ma vallée !

 

 

 

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Présentation de l'éditeur :


Huw Morgan, gamin du Pays de Galles, pousse en graine dans une vallée hier encore ensauvagée où l'on a trouvé du charbon. Ici, tous les hommes sont à la fois paysans et mineurs. Huw perçoit tout et n'est pas loin de tout comprendre : le travail de plus en plus dur, de plus en plus dangereux ; les salaires sans cesse rattrapés par les prix ; les patrons pleins de morgue ; les ouvriers toujours prêts à tirer respectueusement leur bonnet sur le passage des nantis... Nul doute, il fera bientôt partie de ceux qui disent non, qui lèvent déjà l'étendard de la révolte. Précisons que nous sommes fort loin, ici, du roman à idées. Qu'elle était verte ma vallée ! n'est pas un Germinal anglo-saxon, mais l'un de ces récits racontés à hauteur d'homme où les sentiments semblent droit jaillis de la poitrine et du ventre. On comprend que le grand John Ford ait tenu à porter au cinéma cette histoire taillée dans le vif à francs coups de lame et qui vous laisse, après cinq cents pages, le coeur battant. 

 

 

L'auteur :

 

Romancier anglais, Richard David Vivian Llewellyn Lloyd est né à Londres en 1906 et mort en 1983. D'une vie pleine de péripéties, on retiendra qu'il travailla notamment comme mineur, avant de servir dans la Welsh Guard durant la Seconde Guerre mondiale. Il sera ensuite journaliste et scénariste de films pour la MGM. Auteur de vingt-trois romans, Qu'elle était verte ma vallée ! masque quelque peu, par son succès, le reste de son oeuvre. Traduit en vingt langues, vendu à travers le monde à plusieurs millions d'exemplaires, il incarne aujourd'hui, de façon presque emblématique, la révolte de la terre meurtrie par la folie des hommes.


 

Titre original : How green was my valley

 

 

Année de publication : 1939

 

 

Premières lignes :


"Je vais envelopper mes deux chemises, avec mes chaussettes et mon habit du dimanche, dans le bout d'étoffe bleue que ma mère avait coutume de nouer autour de ses cheveux quand elle faisait le ménage, et je quitterai la vallée." 

 

 


 

 

Mon avis :

 

Bien que j'en sois à ma troisième ou quatrième lecture, cet ouvrage exerce toujours sur moi sa magie et sa singularité. À la fois chronique de la mine, saga familiale, conte d'une ère révolue, c'est avant tout un roman initiatique et ce, à plus d'un titre : le jeune narrateur, Huw, y fera certes l'apprentissage de l'amour, mais aussi du monde sans pitié du travail, de la violence de la politique (avec les syndicats de mineurs), ainsi que de son identité galloise.

 

À travers ses yeux, le lecteur découvre une vallée d'une farouche beauté, située au sud du Pays de Galles, dans laquelle vivent plusieurs communautés de mineurs. Parmi les Morgan, sa famille, tous les hommes descendent tôt ou tard à la mine, comme une fatalité dont ils tirent cependant leur fierté. L'auteur la décrit de façon presque organique, nous faisant ressentir l'incroyable dureté des conditions de travail, si bien qu'elle devient presque un personnage à part entière.

 

L'histoire déroule donc les années d'enfance et d'adolescence du narrateur jusqu'à ce qu'il devienne un jeune adulte, c'est-à-dire qu'il perde ses illusions et abandonne peu à peu sa vision parfois naïve de l'existence. Né au sein d'une grande famille, on se trouve donc plongé en sa compagnie dans le quotidien difficile des mineurs et de leurs épouses, qui ont pour seul espoir que leurs enfants ne soient pas obligés de mener la même vie qu'eux.

 

Contraint à l'immobilité totale suite à une paralysie temporaire des jambes, le jeune Huw ne peut donc pas se rendre à la mine comme ses frères et découvre alors un milieu bien différent : celui des femmes, dont se détachent deux fortes personnalités, à savoir sa mère et sa charmante jeune belle-soeur, Bronwen.

 

L'angle de vue adopté par l'auteur passant par le biais d'un jeune garçon, cet univers féminin nous est donc décrit comme mystérieux, voire même parfois inquiétant (je pense à l'épisode de l'accouchement). Cependant, se développe également au fil des pages un puissant hommage rendu aux femmes, dont la force de caractère et le courage en font de véritables héroïnes à part entière, dans cet environnement minier pourtant très masculin.

 

Quant à Huw, il fait certes preuve d'une grande sensibilité, mais celle-ci va de pair avec la violence de ses sentiments, sans oublier sa tendance naturelle à la rébellion. Cette dernière grandira d'ailleurs en même temps que lui, tandis qu'il sera de plus en plus confronté aux drames, aux injustices et à l'arbitraire.

 

C'est justement l'occasion que saisit l'auteur pour dénoncer le mépris, voire même le racisme dont les Anglais faisaient preuve à l'époque envers les Gallois,  en refusant notamment de les laisser parler leur langue à l'école. Celle-ci, qui aurait dû être un sanctuaire, un temple du savoir et de la connaissance prônant la tolérance, va se transformer pour Huw en un lieu d'humiliations, de danger et de brutalités en tous genres.

 

Dans ce roman, je trouve la plupart des personnages (et particulièrement les membres de la famille Morgan), extrêmement attachants, car pleins d'humanité et surtout, éloignés de tout manichéisme grâce à des tempéraments fouillés et à une approche psychologique tout en nuances. Je dois quand même signaler, du moins au début, la légère difficulté à resituer chacun dans la famille, tâche assez ardue à cause de la complexité des prénoms gallois !

 

Sinon, du point de vue du style, le texte est vraiment très bien écrit (et traduit), dans une langue puissante, imagée, et souvent poétique lorsqu'elle s'applique aux descriptions des paysages, à travers lesquels l'auteur nous transmet son amour viscéral pour sa terre.

 

Il s'en dégage un réel souffle dramatique et romanesque, une peinture subtile des sentiments, ainsi qu'une profonde mélancolie, qui persiste après avoir refermé le livre. Mélancolie d'avoir partagé les moments précieux et fragiles d'une enfance remplie d'espoirs et d'émerveillement, dans une vallée d'abord miraculeusement protégée de la cruauté du monde extérieur, puis finalement rattrapée et engloutie par la folie des hommes, puissante métaphore du désenchantement inhérent à l'arrivée de l'âge adulte.

 

Le roman se clôt d'ailleurs sur cette phrase, pleine de nostalgie :

"Qu'elle était verte, alors, ma vallée, la vallée de ceux qui ne sont plus !"

 

 

 

Ma note :


 

9 étoilesNeuf étoiles (sur dix).

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3 février 2011 4 03 /02 /février /2011 12:03

 

 

 

 

Paul HARDING, La galerie du rossignol

 

 

 

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Présentation de l'éditeur :

 

Après Hugh Corbett et Kathryn Swinbrooke, Paul C. Doherty - cette fois sous le pseudonyme de Paul Harding - nous présente un nouveau " grand détective ", frère Athelstan, un dominicain de vingt-huit ans, féru d'astronomie, assistant éclairé de Sir John Cranston, coroner de Londres. Cette première enquête se déroule en 1377, au lendemain de la mort du fameux Prince Noir, bientôt suivi dans la tombe par son père, le roi Edouard III. Alors que la couronne d'Angleterre tombe aux mains d'un enfant, le futur Richard II, les intrigues de la noblesse se succèdent et une terrible lutte de pouvoirs va déchirer le pays, entraînant la désapprobation de l'Église et des grands négociants de la capitale. Après l'assassinat ignoble de l'un d'eux, quelques jours après le décès du roi, le coroner et frère Athelstan entrent en scène. Leur mission va les mener des taudis de Whitefriars aux ors et aux fastes de la Cour.

 

 

L'auteur :

 

Paul Charles Doherty est né en Angleterre en 1946. Après avoir été tenté par la prêtrise, il étudie l'histoire à Oxford et devient professeur d'histoire médiévale. Directeur depuis presque trente ans du Trinity Catholic High School, il est également un auteur à succès, avec plus de 80 ouvrages publiés à ce jour, sous sept pseudonymes différents : Paul Harding, Paul C. Doherty, C. L. Grace, Vanessa Alexander, Michael Clynes, Anna Apostolou et Ann Duthkas. Il a créé plusieurs séries policières historiques, chacune mettant en scène un ou des héros récurrents, dont les plus célèbres sont Frère Athelstan et Sir John Cranston, Coroner de Londres, Hugh Corbett, espion du Roi, ou encore Kathryn Swinbrooke, apothicaire à Cantorbery.

 

 

Titre original : The nightingale gallery

 

 

Année de publication : 1991

 

 

Premières lignes :

 

"Le vieux roi se meurt." Le vent s'emparait de la rumeur et la propageait le long de la Tamise. Les bateliers la murmuraient et les cogghes de mer au ventre rond l'emportaient sur la côte. Edouard déclinait ; le grand et blond vainqueur de la France, le nouvel Alexandre de l'Occident, se mourait."

 

 

 


 

 

Mon avis :

 

 

La galerie du rossignol est le premier livre de la série que Paul Doherty a consacrée à son surprenant tandem d'enquêteurs médiévaux, Frère Athelstan et Sir John Cranston. C'est également le premier ouvrage de cet auteur que j'ai eu l'occasion de lire, ce qui m'a ensuite donné envie de découvrir certaines de ses autres séries en cours, tout aussi réussies.

 

Ce roman policier nous entraîne dans les rues et venelles de la ville de Londres à la fin du XIVe siècle, à la poursuite d'un meurtrier qu'un jeune Frère Dominicain et le Coroner de la ville, sommés de collaborer, sont censés démasquer. Nous sommes ici en présence de deux antihéros, mais les apparences sont trompeuses : au premier abord, Frère Athelstan semble timide et effacé, tandis que les colères de Cranston font trembler les suspects, du moins lorsque son penchant pour le clairet contenu dans sa "gourde miraculeuse" ne l'endort pas purement et simplement en plein interrogatoire...

 

Cependant, derrière cette façade peu flatteuse, on découvre bientôt que le premier se montre fort observateur, doué de logique et d'esprit d'analyse, tandis que le second cache un grand coeur, beaucoup de courage et une certaine ruse sous un tempérament emporté et soupe au lait. Malheur à ceux qui feront l'erreur de les sous-estimer !

 

L'enquête qui les occupe ici permet au lecteur d'explorer une Londres médiévale, dépeinte de façon à la fois vivante et instructive. À plusieurs reprises, j'ai critiqué sur ce blog des romans historiques (voir La dame de Pérouges, ou Poisons) pour leur manque de solidité quant aux références employées. Quand je disais que j'étais devenue difficile à force de lire des ouvrages exemplaires en la matière, je pensais notamment à ceux de Paul Doherty.

 

De toute évidence, il ne s'agit pas de la même catégorie d'écrivain, ce dernier étant, avant tout, un véritable historien. Cela signifie une documentation très solide et des recherches poussées en amont de l'écriture du livre, soit pour le lecteur une confiance totale quant à la véracité de ce qui lui est raconté. C'est ainsi que dans cet ouvrage, on apprend de nombreux détails passionnants sur les différents modes de vie de l'époque, mais aussi sur la religion, ou encore sur la politique et ses luttes de pouvoir en une période aussi troublée que méconnue, surtout du public français.

 

Les deux héros forment un tandem attachant qui peut d'abord sembler décalé, voire improbable, mais au fil des pages on réalise que ces deux-là, chacun dans son rôle,  se complètent parfaitement, le contraste entre leurs deux personnalités réjouissant le lecteur. L'auteur n'oublie pas pour autant les personnages secondaires, nombreux et bien campés, que l'on aura pour certains le plaisir de retrouver au fil des opus suivants. Je pense en particulier aux fidèles ouailles d'Athelstan, des paroissiens hauts en couleur, formant une sorte de Cour des Miracles dans l'un des quartiers les plus défavorisés de la ville, Southwark.


Paul Doherty excelle dans la description des milieux sociaux, quels qu'ils soient : le luxe de la haute aristocratie comme la fange du petit peuple, à travers les belles demeures, les palais ou les masures, les ruelles, les tavernes, les petits métiers... L'ambiance est tellement bien rendue (presque cinématographique) que l'on s'y croirait. Cela vient du fait que tous les sens sont mis à contribution, l'auteur évoquant non seulement les couleurs, mais également les odeurs et les sons de cette ville protéiforme, dont se dégage une incroyable humanité.

  

Quant à l'intrigue, astucieuse et bien menée, elle se place dans la grande tradition "agathachristienne" du whodunit, de "who done it ?", terme consacré pour parler des romans policiers où l'on ne découvre le coupable qu'à la toute dernière page. Des indices sont semés tout au long du livre, et comme le lecteur ne connaît pas l'identité du coupable (même si on lui dévoile quelques éléments de plus qu'aux héros), il devra mener ses propres déductions dans l'attente de la révélation finale, en présence de tous les suspects potentiels, comme il se doit !

 

Dans cette optique, la dynamique du récit tient à plusieurs rebondissements et au suspens qui s'installe, obligeant le lecteur à se prendre au jeu. Bien écrits, les dialogues sont truculents et souvent pleins d'humour, grâce notamment au caractère jovial de Sir John et à ses mémorables jurons ("Par le cul du Diable !" ou encore : "Par les tétons de la Reine Mab !"), qui ne sont que plus drôles, proférés devant un Frère Athelstan qui se doit de rester stoïque.

 

Je dois également souligner un détail d'importance : le texte est extrêmement bien traduit, ce qui tient du tour de force, quand on songe à la présence de nombreux termes médiévaux et au langage plus que coloré du Coroner. Bravo aux traductrices pour avoir su rendre fidèlement la langue de l'auteur, si savoureuse à lire.

  

Premier d'une série comptant à ce jour dix tomes, Paul Doherty pose dans ce livre les bases d'un duo d'enquêteurs dont la relation gagnera en profondeur au fil des ouvrages, tous très réussis. La recette d'un tel succès ? Comme avec la danse, où tout doit sembler facile, naturel et léger pour faire oublier des heures de répétitions acharnées, on devine ici un important travail de recherche, d'écriture et de construction, conférant à la lecture ce mélange de fluidité et de rouages complexes, mais parfaitement ajustés.

 

 

 

Ma note :


 

8 étoilesHuit étoiles (sur dix).

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31 janvier 2011 1 31 /01 /janvier /2011 15:40

 

 

 

Elizabeth GEORGE, Mémoire infidèle

 

 

 

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Présentation de l'éditeur :

 

Quand Eugenie Davies meurt écrasée dans une rue de Londres - le chauffard ayant pris soin d'achever sa victime en repassant sur le corps en marche arrière -, l'inspecteur Lynley est chargé de l'enquête. Les suspects sont nombreux. Parmi eux, un certain JW Pitchley, nom de code : Langue de Velours, doué d'un penchant certain pour les femmes mûres ; Katja Wolff, jadis condamnée à vingt ans de prison pour avoir assassiné la fille de la victime et récemment libérée sous condition ; ou encore le major Ted Wiley, libraire amoureux d'Eugenie. Tandis que ses fidèles subordonnés, Barbara Havers et Winston Nkata, suivent ces pistes, l'inspecteur Thomas Lynley s'intéresse de près au fils de la victime, Gideon Davies, enfant prodige devenu violoniste virtuose, soudain incapable de tirer la moindre note de son instrument.

 

 

L'auteur :

 

Née aux États-Unis en 1949, Elizabeth George est auteur de romans policiers, qui pour la plupart se déroulent en Angleterre (elle tombe amoureuse de ce pays suite à un voyage scolaire durant son adolescence), à tel point qu'elle y est surnommée "Queen Elizabeth". Avant même de commencer à écrire, elle obtient à l'issue de ses études l'équivalent d'une maîtrise d'anglais et d'un DEA de psychopédagogie. Depuis ses débuts en 1988, ses ouvrages ont été couronnés de nombreux prix.

 

 

Titre original : A traitor to memory

 

 

Année de publication : 2001

 

 

Premières lignes :

 

"Les grosses peuvent y arriver. Les grosses peuvent y arriver. Les grosses peuvent y arriver. Les grosses peuvent y arriver, y arriver, y arriver.

 

Martelant le trottoir d'une démarche pesante, Katie Waddington récitait son mantra préféré tout en rejoignant sa voiture."

 

 


 

 

Mon avis :

 

J'ai découvert Elizabeth George avec ce roman, prêté par quelqu'un, ce qui explique que je me sois retrouvée dans la même situation inconfortable qu'à la lecture d'Un certain goût pour la mort de P. D. James (voir critique du 23 novembre 2010 sur ce même blog), soit propulsée dans une histoire déjà entamée depuis longtemps. Et pour cause, car l'auteur a écrit jusqu'ici seize ouvrages mettant en scène les personnages récurrents de Thomas Lynley et Barbara Havers, Mémoire infidèle se plaçant en onzième position, chronologiquement parlant.

 

Ceci explique donc cette impression désagréable de manquer d'informations suffisantes quant au passé commun des enquêteurs principaux, de passer à côté des allusions et des références à celui-ci et enfin, de ne pas apprécier à sa juste valeur l'évolution de leurs personnages au sein de cet opus. Cette absence de contexte est certes gênante, mais n'aimant pas abandonner une lecture en cours de route, j'ai tenu bon et... j'ai eu raison !

 

Ce qui m'a frappée au premier abord, c'est la forte identité anglaise du roman , d'où mon étonnement lorsque je me suis rendu compte que son auteur était en fait américaine. Sur une trame narrative complexe et élaborée, différentes histoires sont savamment entremêlées pour obtenir une construction très aboutie, à multiples facettes et angles de vue.

 

Cette structure (ainsi que les multiples personnages, les fausses pistes, les enquêtes parallèles, les sauts dans le temps) semble faite à dessein pour perdre le lecteur, notamment dans les méandres souvent tortueux de la pensée humaine. J'ai vraiment apprécié le rendu extrêmement fouillé de la psychologie des personnages, une finesse qui nous change agréablement des rouleaux compresseurs un peu simplistes à la Harlan Coben.

 

Créant une atmosphère mystérieuse, l'auteur jongle habilement avec ce qui semble être ses sujets de prédilection : des secrets de famille bien dissimulés, la fragilité apparente de la mémoire, ou encore la dénonciation d'une certaine hypocrisie de la société. Le suspens est bien sûr présent, croissant jusqu'à la fin et jouant avec les nerfs du pauvre lecteur.

 

Parmi les thèmes abordés, l'auteur nous plonge dans l'univers sans pitié des virtuoses de la musique classique, transcrivant brillamment la terrible pression psychologique que ce statut exceptionnel engendre chez eux : aucun droit à l'erreur, une perpétuelle crainte de ne pas être à la hauteur, une compétition qui finit par paralyser toute volonté.

 

Quant à la dynamique du livre, elle est avant tout portée par deux personnages principaux fort dissemblables, car issus de milieux sociaux que tout oppose : l'aristocratie pour Thomas Lynley, la classe populaire pour Barbara Havers. De même que chez P. D. James, cette hiérarchie sociétale est fascinante à découvrir, surtout en compagnie d'un bon guide.

 

Pour en venir maintenant à la forme, ce livre dense et très long (plus de 900 pages), bien écrit (et bien traduit) se déguste selon moi comme un english tea, par petites gorgées. Le style à la fois fluide et fouillé du texte vient soutenir une intrigue progressant par saccades, ce qui crée une tension croissante chez le lecteur, avide de connaître la solution de l'énigme, moment tant attendu où tous les fragments épars s'organisent enfin en un tout cohérent.

 

Quant à ma note, elle aurait sans doute été supérieure si j'avais déjà été familière de ce cycle particulier de l'auteur, m'évitant par là cette frustration de sentir que des références et des allusions vous échappent. Cependant, si je me base sur la qualité de ce roman, c'est avec plaisir que je compte rattraper mon retard !

 

 

Ma note :


 

6 étoilesSix étoiles (sur dix).

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24 janvier 2011 1 24 /01 /janvier /2011 16:47

 

 

 

Jean TEULÉ, Le magasin des suicides

 

 

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Présentation de l'éditeur :

 

Vous avez raté votre vie ? Avec nous, vous réussirez votre mort ! Imaginez un magasin où l'on vend depuis dix générations tous les ingrédients possibles pour se suicider. Cette petite entreprise familiale prospère dans la tristesse et l'humeur sombre jusqu'au jour abominable où surgit un adversaire impitoyable : la joie de vivre...

 

 

L'auteur :

 

Jean Teulé est né en 1953 dans la Manche. Écrivain, auteur de bandes dessinées, il est également homme de télévision, scénariste, cinéaste et acteur.

 

 

Année de publication : 2007

 

 

Premières lignes :

 

"C'est un petit magasin où n'entre jamais un rayon rose et gai. Son unique fenêtre, à gauche de la porte d'entrée, est masquée par des cônes en papier, des boîtes en carton empilées."

 

 


 

 

Mon avis :

 

Ce petit roman est pour le moins intriguant, et je l'ai apprécié, en dépit de quelques défauts. Sur un postulat de départ très original, Jean Teulé nous projette dans un futur inversé, où toutes les valeurs humaines sont l'exact négatif de celles de notre société. Ainsi, dans cet univers sombre et sans espoir constituant ici la normalité, l'étincelle de joie de vivre d'une seule personne, aussi moralement condamnable soit-elle, suffira pour amorcer un dangereux changement.

 

Vous l'aurez compris, l'humour noir et le second degré règnent ici en maîtres, avec plusieurs trouvailles assez réjouissantes et une certaine jubilation dans l'écriture de ces personnages, truculents à leur manière. Il est d'autant plus dommage que ceux-ci ne soient pas davantage étoffés, notamment d'un point de vue psychologique. L'auteur tenait pourtant là une vraie mine d'or en matière de caractères atypiques ! Le risque était aussi de ne pas en faire trop dans le stéréotype, or c'est justement l'un des travers de ce livre.

 

L'atmosphère est prenante dès les premières pages, bien plantée grâce à de nombreux petits détails qui font mouche, cependant je trouve que le dernier tiers de l'ouvrage baisse nettement en qualité, avec une intrigue qui s'essouffle et une fin relativement prévisible, même si elle reste émouvante.

 

L'auteur emploie un style vif, sans fioritures, plaisant à lire, mais qui manque un peu d'épaisseur et de mordant à mon goût, surtout vis-à-vis d'un sujet pareil. Le lecteur est d'ailleurs mis dans un état paradoxal : amusé tant que l'ambiance est aux choses déprimantes, puis un peu lassé dès que l'optimisme gagne. Ceci pour souligner à quel point la joie, le bonheur est le bien-être sont difficiles à retranscrire en littérature (du moins avec autant d'intensité que le chagrin et les épreuves le permettent).

 

Ce roman possède selon moi une parenté certaine avec les contes dits "de fées", lesquels ne retranscrivent pas d'histoires douces et merveilleuses (comme on pourrait le croire au premier abord), mais bel et bien tout un éventail de vices, de peurs ancestrales et de tragédies humaines : inceste (Peau d'âne), abandon par les parents (Le petit Poucet), marâtres (Cendrillon, Blanche-Neige), omniprésence de la mort violente (Le Petit Chaperon Rouge, Barbe Bleue), sans même parler de l'anthropophagie des ogres et sorcières mangeurs d'enfants (Hansel et Gretel, Le Chat Botté).

 

Cette vocation d'exorcisme, de catharsis portée par les contes est donc aussi présente ici, avec une fin dérangeante qui pourrait néanmoins apparaître comme la morale de l'histoire, du moins dans ce monde totalement inversé.

 

Pour conclure, je dirais qu'une très bonne idée de départ ne suffit pas pour permettre à un livre de tenir la distance, en tout cas sans l'alimenter par la suite. C'est exactement ce qui arrive ici, avec de bonnes trouvailles insuffisamment exploitées, ce qui donne après lecture une impression générale de survol, presque d'ébauche.

 

Toutefois, pour nuancer ce propos, il faut au moins reconnaître à l'auteur le courage de s'être attaqué à l'un des derniers grands tabous de notre société, à savoir la mort, et plus précisément au suicide, qui demeure de nos jours un acte trop souvent stigmatisé et injustement vecteur de honte.

 

 

Ma note :


 

  4 étoilesQuatre étoiles (sur dix).

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17 janvier 2011 1 17 /01 /janvier /2011 16:36

 

 

 

Stéphane HESSEL, Indignez-vous !

 

 

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Présentation de l'éditeur :


Pour Stéphane Hessel, le «motif de base de la Résistance, c'était l'indignation.» Certes, les raisons de s'indigner dans le monde complexe d'aujourd'hui peuvent paraître moins nettes qu'au temps du nazisme. Mais «cherchez et vous trouverez» : l'écart grandissant entre les très riches et les très pauvres, l'état de la planète, le traitement fait aux sans-papiers, aux immigrés, aux Roms, la course au toujours plus, à la compétition, la dictature des marchés financiers et jusqu'aux acquis bradés de la Résistance : retraites, Sécurité sociale... Pour être efficace, il faut, comme hier, agir en réseau : Attac, Amnesty, la Fédération internationale des Droits de l'homme... en sont la démonstration. Alors, on peut croire Stéphane Hessel, et lui emboîter le pas, lorsqu'il appelle à une «insurrection pacifique».

 

 

L'auteur :

 

Né en 1917 à Berlin, Stéphane Hessel est diplomate et militant politique, ainsi qu'écrivain. Combattant de la France libre durant la Seconde Guerre mondiale, il rejoint le Général de Gaulle à Londres avant d'être envoyé en mission en France. Capturé, il est déporté à Buchenwald, puis à Dora, échappant par deux fois à la pendaison avant de pouvoir s'évader. Après la guerre, il est nommé ambassadeur de France, notamment en Chine, et participe en 1948 à la rédaction de la Déclaration universelle des Droits de l'homme. Il a été élevé en 2006 à la dignité de Grand-Officier de la Légion d'honneur.

 

 

Année de publication : 2010

 

 

Premières lignes :

 

"93 ans. La fin n'est plus bien loin. Quelle chance de pouvoir en profiter pour rappeler ce qui a servi de socle à mon engagement politique : le programme élaboré il y a soixante-six ans par le Conseil National de la Résistance !"


 

 


 

 

Mon avis :

 

Je vais à nouveau m'attaquer ici à un phénomène d'édition, à savoir le pamphlet récemment paru de Stéphane Hessel, qui semble vu comme un nouveau Saint Graal idéologique et philosophique par tous les intellectuels français l'ayant découvert. Comme souvent (dans mon cas, à tout le moins), battage médiatique = certaines attentes = déception certaine.

 

Tout d'abord dans la forme, car on ne peut décemment qualifier de "livre" un petit fascicule lu en un quart d'heure à peine. Une vingtaine de pages en tout et pour tout, ce qui aurait certainement mieux convenu, formellement parlant, à un article (ou même un dossier) de presse écrite. Ma première critique est donc la trop grande brièveté de ce texte, hélas dépourvu du souffle et du corps pourtant nécessaires au traitement d'un sujet d'une telle ampleur. Je dois néanmoins préciser que cet ouvrage est plutôt bien écrit, mais dans un style plus journalistique que vraiment littéraire.

 

Si l'on se concentre à présent sur le fond, je dois dire qu'il s'en dégage une impression de "beaucoup de bruit pour rien". Je reconnais la justesse de l'analyse des travers de notre société que livre l'auteur, mais une fois ce constat posé dans toute son évidence, tout reste à faire. En effet, je dois le dire en toute modestie, mais je n'ai pas attendu Stéphane Hessel pour réfléchir à la (mauvaise) marche du monde tel que nous le connaissons, et il y a bien longtemps que je suis parvenue aux mêmes conclusions que lui (j'espère ne pas être la seule).

 

Ma déception vient du fait qu'il stoppe sa réflexion, et donc son texte, juste au moment où il faudrait trouver des solutions. Il est peut-être utile de récapituler les causes du problème (pour les rares qui croiraient encore vivre dans un monde juste et égalitaire ?), mais il me semble nettement plus vital de s'attacher ensuite à tenter de les résoudre. C'est justement sur ce point délicat que j'attendais beaucoup de ce livre, et c'est donc sur ce point que j'ai été déçue.

 

Car il est relativement facile de s'indigner, une attitude sans doute très partagée en France, pays de "râleurs" s'il en est ! Il est par contre bien plus complexe de proposer des actions concrètes pour canaliser l'éventuelle bonne volonté des gens et la transformer en quelque chose ayant un impact durable. Certes, l'auteur donne quelques pistes, notamment associatives, mais cela ne suffit pas pour générer des changements sociétaux en profondeur.

 

Je ne nie pas que Stéphane Hessel soit sincère et plein de bonnes intentions, j'aimerais croire à l'utopie qu'il propose, mais son écriture manque trop d'élan pour susciter l'espoir et la motivation. J'attendais moins de lieux communs et davantage de propositions de la part de quelqu'un ayant une telle expérience de la vie, du pouvoir et de l'être humain.

 

Selon moi, si les jeunes dont il parle et qu'il tente de réveiller dans ce livre semblent en majorité endormis, notamment par un excès de nouvelles technologies, c'est avant tout pour tenter d'y oublier leur désespoir de la vie. Je veux dire par là que leur apparent cynisme, de même que leur farouche individualisme les protègent telle une armure des horreurs de notre "merveilleux monde moderne".

 

Si des solutions existent aux raisons pour lesquelles on s'indigne, je pense qu'elles devraient venir de deux domaines en particulier : la politique et l'éducation. Malheureusement, les jeunes n'ont plus foi dans les politiciens, à cause d'un manque certain de leaders charismatiques pouvant les guider et leur servir de modèle.

 

En effet, ceux qui devraient tenir ce rôle primordial sont au mieux décevants, au pire consumés par leur égo au point de trop souvent faire passer leurs aspirations personnelles avant le bien public. Même échec pour ce qui est de l'éducation, pourtant vitale, car elle n'a plus les moyens de ses ambitions. Ces deux domaines sensibles ne sont pas suffisamment traités par l'auteur, ceci malgré le fort potentiel d'indignation en la matière !

 

Pour conclure, je reproche à Stéphane Hessel d'enfoncer des portes ouvertes avec ce livre, qui est vite lu, mais aussi vite oublié, notamment à cause de son manque de propositions concrètes. En effet, l'indignation n'est pas une fin en soi et devient vite stérile si cette émotion n'est pas ensuite canalisée et transformée en quelque chose d'utile. Quant aux raisons de ce raz-de-marée éditorial, elles restent, de mon point de vue, bien mystérieuses...

 

 

 

Ma note :


 

  4 étoilesQuatre étoiles (sur dix).

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11 janvier 2011 2 11 /01 /janvier /2011 15:32

 

 

 

Lilian JACKSON BRAUN, Le chat qui mangeait de la laine

 

 

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Présentation de l'éditeur :

 

Nous retrouvons ici notre vieille connaissance Jim Qwilleran, chroniqueur au Daily Fluxion et son ineffable compagnon, le chat siamois Kao K'o Kung, dit Koko. Qwilleran se voit assigner le poste de rédacteur en chef d'un nouveau magazine de décoration, Le Gai Logis. Le premier numéro est un succès. Malheureusement la maison qu'il avait choisie pour illustrer le journal est cambriolée. Une inestimable collection de jades disparaît et l'épouse du propriétaire meurt d'une crise cardiaque. Avec le second numéro, Qwilleran apprend à ses dépens la double signification du mot "professionnelle" et il commence à se demander si quelqu'un n'essaie pas de couler le magazine. Cependant, lorsque le décorateur David Lyne est assassiné, il décide de prendre l'affaire en main. Que signifie aussi la curieuse lubie de Koko de manger de la laine ? C'est pourtant grâce à cette manie que Qwilleran découvrira le fin mot de l'histoire et démasquera les coupables.

 

 

L'auteur :

 

Née en 1913, Lilian Jackson Braun est un écrivain américain, auteur d'une trentaine de romans mettant en scène Jim Qwilleran et ses chats siamois aux prises avec des mystères et des meurtres inexpliqués. La série, commencée en 1966 et interrompue deux ans plus tard, est reprise en 1986 avec un succès qui ne se démentira pas par la suite.

 

 

Titre original : The cat who ate Danish modern

 

 

Année de publication : 1967

 

 

Premières lignes :

 

"Jim Qwilleran préparait son petit déjeuner de célibataire, avec une expression d'ennui et de dégoût accentuée par la courbe désapprobatrice de son épaisse moustache."

 

 


 

 

Mon avis :

 

Le chat qui mangeait de la laine est le deuxième tome de la saga féline imaginée par Lilian Jackson Braun et dédiée aux enquêtes policières de Jim Qwilleran, comptant à ce jour pas moins de trente épisodes. J'ai consacré un précédent article au premier livre de la série (en date du 21 septembre 2010), auquel on peut éventuellement se reporter, sachant qu'il est nettement recommandé de lire ces ouvrages dans l'ordre chronologique.

 

On retrouve donc notre héros, Jim Qwilleran, nanti de son "super chat" Koko, toujours chroniqueur au Daily Fluxion dans une grande ville américaine ressemblant fortement à Chicago. Le savoureux décalage par rapport à son domaine de compétences initial (la criminologie) se poursuit pour notre plus grand plaisir : après avoir assuré la rubrique artistique, il se voit propulsé dans l'univers feutré et bien tranquille (croit-il !) de la décoration d'intérieur...

 

Perpétuel néophyte, il sert de médiateur au lecteur dans sa découverte des arcanes de ce monde très codifié, dont les initiés, souvent hauts en couleur, s'expriment volontiers dans un jargon incompréhensible. Comme dans tous les livres de cet auteur, il ne faut pas chercher ici la sainte trinité du polar : action trépidante, violence souvent gratuite et suspens haletant.

 

L'intrigue policière va son petit bonhomme de chemin, l'intérêt majeur résidant ailleurs, dans la description de ces deux univers exclusifs et fascinants, peuplés de journalistes et de collectionneurs. Le fait que l'ouvrage ait été écrit à la fin des années soixante ajoute un petit charme suranné à l'ensemble qui s'accorde bien avec la patine des objets décrits par l'auteur.

 

On retrouve d'ailleurs le talent de celle-ci pour créer une atmosphère, rendre une ambiance par petites touches, comme on peindrait un tableau. Il en va de même pour son goût des personnages secondaires excentriques et attachants (certains deviennent d'ailleurs récurrents dans les ouvrages suivants). C'est ainsi que Qwill ne restera pas insensible aux charmes de la belle décoratrice Alacoque Wright, un patronyme presque "jamesbondien" !

 

Quant à l'écriture, elle demeure soignée, très fluide, rythmée par le dynamisme des dialogues et les pointes d'humour britannique distillées par Qwilleran, soulignant sans nul doute son appartenance généalogique au fier clan écossais des MacIntosh. Je n'oublie pas non plus le second héros du roman, sa majesté siamoise Koko, chat hautement exceptionnel, doté de pouvoirs mystérieux... ou pas !

 

Toute la finesse de l'auteur est de délivrer les indices fournis par le chat tout au long de l'enquête de son maître, mais de façon cryptique (il se met subitement à manger de la laine), puis de ne les expliciter par le biais de Qwill qu'après coup, si bien que le lecteur est alors libre de croire ou non à une aptitude féline miraculeuse... ou bien à de simples coïncidences.

 

Il est à noter pour finir que le célèbre duo félino-journalistique prend fin à l'issue de cet opus, mais je vous laisse le plaisir de découvrir par vous-mêmes qui complètera dorénavant le fameux trio !

 

 

 

Ma note :


 

6 étoilesSix étoiles (sur dix).

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